AMOS YADLIN ANCIEN CHEF DU AMAN - 2 -

AMOS YADLIN ANCIEN CHEF DU AMAN - 2 -

Messagepar Nina » Août 26th, 2011, 1:03 am

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D. R. - Le « Printemps arabe » qui s'est étendu rapidement de la Tunisie à l'Égypte suscite-t-il, chez vous, de l'optimisme ou de l'inquiétude ?

A. Y. - Je suis optimiste par nature. Et je crois que l'Histoire nous mène toujours vers quelque chose de meilleur. Face au « Printemps arabe », je suis l'une des règles que je me suis fixées : ne pas se laisser submerger par l'euphorie ou par des voeux pieux, mais ne pas non plus se laisser aller à la panique. Il faut, en plus, avoir conscience d'une autre règle : le changement ne s'accomplit pas en quelques jours. Il faut souvent des années, voire des générations.

Mais le potentiel de changement et de progrès dans le monde arabe demeure gigantesque. Ces révoltes sont l'événement le plus important survenu au Moyen-Orient depuis les années 1970 - depuis la guerre entre Israël et ses voisins égyptien et syrien, suivie par l'accord de paix entre l'Égypte et Israël, puis par l'embargo arabe sur le pétrole et la révolution islamique en Iran. Je voudrais toutefois vous faire remarquer que le verdict final n'est pas prononcé : la direction que va prendre l'Égypte n'est pas encore claire. Hosni Moubarak est parti, mais les problèmes économiques et sociaux du pays demeurent et peuvent même s'aggraver.

Une révolte s'est également produite en Libye, mais Muammar Kadhafi est toujours au pouvoir. Et en Syrie, Bachar el-Assad fait tirer à balles réelles sur son propre peuple, qui ne parvient pas à le renverser.

Le Printemps arabe n'est pas comparable à la chute du mur de Berlin, événement soudain par excellence. L'« effet domino » n'est pas, non plus, certain : il y a plusieurs dizaines d'États musulmans, et le parfum du jasmin tunisien ou du lotus égyptien est différent dans chaque pays ; il se mêle toujours à l'arôme de l'histoire et des traditions locales. En certains endroits, celles-ci sont même assez fortes pour étouffer le printemps arabe. Nous devons absolument éviter les généralisations et voir chaque pays comme un cas unique. Les différences peuvent, en effet, être énormes, que ce soit au niveau ethnique, économique ou politique.

Toutes ces révolutions arabes n'ont pas de leaders et nous ne savons pas qui sera au pouvoir, au terme du processus. L'Histoire nous enseigne que bien des révolutions ont été détournées par des groupes politiques radicalement différents de ceux qui les avaient initiées. Il est tout à fait possible qu'après un printemps libéral et démocratique nous assisterons à un été militaire et à un automne autocratique.

Par ailleurs, il faut remarquer que trois groupes de pays n'ont pas connu ces bouleversements. Tout d'abord les monarchies : le Maroc, la Jordanie et les pays du golfe Persique (à l'exception de Bahreïn). Apparemment, les rois sont plus à l'écoute de leur peuple et connaissent les ajustements à effectuer... ou déboursent les sommes nécessaires pour acheter la paix sociale.
D'autres pays ont déjà vécu ce type de bouleversements par le passé. Qu'il s'agisse de révolutions, de soulèvements populaires ou de guerres civiles, ils en connaissent le prix. Je pense à l'Irak, à l'Algérie, au Liban et aux territoires palestiniens. La stabilité de ces régions est encore robuste et le changement n'y est pas aussi attractif qu'ailleurs.
Enfin, les deux pays qui dominent le chiisme et l'islam sunnite, à savoir respectivement l'Iran et l'Arabie saoudite, deux puissances régionales riches en pétrole, n'ont pas été entraînés dans le printemps arabe.
Si cette vague de révolutions atteignait l'Iran, il s'agirait d'un changement décisif pour la situation stratégique d'Israël. Le formidable dilemme auquel nous faisons face aujourd'hui - vivre avec une puissance nucléaire iranienne ou prendre les mesures pour empêcher cette éventualité, avec toutes les conséquences que cela impliquerait - ne se poserait plus à la communauté internationale ni à Israël. Un changement de régime en Iran serait la meilleure chose qui pourrait arriver au Moyen-Orient. J'espère bien que la fin des autocraties touchera également l'Iran, après trente-deux ans de dictature.

D. R. - À quoi un tel soulèvement du peuple iranien pourrait-il bien ressembler ?

A. Y. - Il n'aurait rien de commun avec ce que nous avons pu voir en Égypte. Les Égyptiens rassemblés sur la place Tahrir ont rapidement compris que leur armée ne leur tirerait pas dessus. L'appareil de sécurité s'est désagrégé. Alors qu'en Iran le corps des Gardiens de la révolution a justement été créé pour parer à une telle éventualité. Les Gardiens de la révolution et les bassidji n'hésiteraient certainement pas à tirer et feront tout pour conserver le pouvoir. La population iranienne a peur et n'est pas prête à descendre en masse dans la rue pour renverser le régime.

De plus, en Égypte, les classes supérieures savaient qu'elles conserveraient leur statut privilégié après le départ de Moubarak. En Iran, en revanche, les bassidji et les mollahs ont tout à perdre si une révolution éclate. Ils se défendront donc avec d'autant plus d'ardeur. La Syrie nous donne sans doute un aperçu de ce qui pourrait arriver en Iran.

En Égypte, le clergé a soutenu le mouvement populaire. En Iran, malheureusement, le clergé est étroitement lié au régime - et n'optera certainement pas pour le changement.

La puissance américaine a joué un rôle majeur en Égypte : les liens existant entre les officiers égyptiens et leurs homologues américains ont été utilisés pour assurer la modération de l'armée. L'assistance économique, qui aurait pu être perdue si les événements avaient dérapé, a également donné prise à Washington. Mais en Iran, cette influence américaine est tout simplement nulle. Elle est même, peut-être, négative.

Les réseaux sociaux, Internet et la croissance des communications de masse ont nourri la révolution égyptienne. Les manifestants pouvaient se mobiliser plus rapidement que le régime n'était capable d'organiser une réponse. En Iran, en revanche, le régime et les Gardiens de la révolution ont une approche plus sophistiquée : ils utilisent eux aussi les réseaux sociaux et savent comment les infiltrer, les encombrer, les manipuler et les désorganiser.

Cependant, et parce que je suis un optimiste résolu, je vois dans ces bouleversements des occasions à saisir pour Israël - à condition, bien sûr, que les nations arabes de premier rang évoluent pour le meilleur. Une paix avec des voisins démocratiques sera toujours meilleure qu'une paix avec des dirigeants qui n'incarnent pas les aspirations de leurs peuples. Les valeurs des révolutions du Printemps arabe sont des valeurs auxquelles nous croyons : démocratie, liberté, état de droit, liberté économique, lutte contre la corruption, droits des femmes et des minorités, etc. Un voisinage qui croirait en ces valeurs et les mettrait en oeuvre serait bien plus plaisant.

D. R. - Certes. Mais comment contrôler le « pion » syrien ?

A. Y. - Les bouleversements que connaît le monde arabe constituent une excellente occasion d'affaiblir l'axe radical. Si la Syrie pouvait se démocratiser tout en restant laïque et se libérer de l'influence iranienne, ce serait une très bonne nouvelle pour l'affaiblissement de l'« axe du mal » que représente l'alliance Iran-Hezbollah au Moyen-Orient. Déjà, par nature, la Syrie, État laïque, reconnaît de facto le droit à l'existence d'Israël - un pas que la république islamique d'Iran refuse de franchir.

Nous avons tenté de casser l'alliance irano-syrienne en offrant à Assad la possibilité de négocier la paix, mais cette tentative a échoué. Les troubles en Syrie m'incitent à penser que nous disposons d'une nouvelle chance de défaire cette alliance. De nouveaux dirigeants en place à Damas seraient sans doute moins attachés aux positions extrêmes qui ont jusqu'à présent empêché la cause de la paix de progresser. Si nous faisons la paix avec la Syrie, nous serons en paix avec tous nos voisins immédiats - car je suis convaincu que le Liban suivra.

Je vous ai confié que l'optimisme m'habite généralement. C'est vrai. Mais je suis un réaliste. Je me dois donc de penser également aux conséquences négatives que pourrait avoir le Printemps arabe.

La première et la principale pourrait être un retour de l'Égypte à une posture hostile. La rupture, par l'Égypte, du traité de paix, serait un développement grave. Israël ne veut pas revenir aux années 1970, lorsque ses dépenses militaires représentaient 25 % de son PIB. Ce traité est un atout stratégique pour Israël, mais il l'est aussi pour l'Égypte. Notre paix avec Moubarak était souvent qualifiée de paix froide. Nous aurons peut-être droit, désormais, à une paix glaciale. Mais ce ne sera pas la guerre pour autant.

Si des troubles survenaient en Jordanie, nous aurions également des problèmes. Israël partage sa frontière la plus longue avec la Jordanie, et personne, moi compris, ne souhaite voir cette ligne devenir un lieu de friction, voire de confrontation. Si la Jordanie évoluait vers une configuration proche de ce que nous connaissons à Gaza, Israël devrait réorganiser ses structures militaires et se mettre en ordre de bataille.

Nous devons par ailleurs nous assurer que les problèmes internes aux pays arabes ne seront pas exportés sous la forme d'une hostilité accrue à l'égard d'Israël. Certains dirigeants ont suggéré, par leurs commentaires, que nous étions impliqués dans les troubles. Heureusement, ces théories ridicules n'ont aucune crédibilité. Mais d'autres essaieront peut-être de nous impliquer en utilisant des moyens violents - peut-être même en allant jusqu'à lancer des attaques terroristes pour nous provoquer. Une telle évolution serait beaucoup plus dangereuse, et nous devons bien surveiller nos frontières.
Israël doit consacrer une attention particulière au chaos qui peut régner dans certaines zones du Moyen-Orient. L'Irak et l'Autorité palestinienne, sous Yasser Arafat, ont connu des périodes de chaos. Dans de telles situations, on ne trouve pas d'autorité responsable. Les effusions de sang qui en résultent peuvent atteindre Israël. La présence de missiles dotés de têtes chimiques en Syrie, par exemple, doit nous inciter à la plus grande prudence. Que se passerait-il si ces armes tombaient entre des mains moins responsables qu'actuellement ?

D. R. - Que devrait faire Israël face à ces révolutions ?

A. Y. - Tout au long de ma carrière, j'ai été parmi ceux qui recommandaient une approche proactive. Mais face au développement de ce Printemps arabe, je pense au contraire qu'il ne faut pas intervenir.

Nous devons adopter une stratégie passive : Israël n'est pas le centre de gravité de ces événements et n'a pas besoin d'y participer.

Sur le long terme, nous avons le devoir d'encourager la stabilité et la démocratie. Nous devons soutenir les efforts internationaux pour aider l'Égypte en matière de tourisme et d'investissements, par exemple. Je serais tout à fait favorable à une sorte de plan Marshall pour l'Égypte. La marge de manœuvre des États-Unis en matière de financement, comme pour la plupart des pays européens, est limitée à l'heure actuelle, mais les Saoudiens et les autres pays du golfe Persique peuvent se permettre de financer cette aide grâce aux revenus pétroliers, particulièrement élevés en ce moment. J'imagine qu'ils partagent notre sentiment : nous préférerions revivre l'Europe de 1946 plutôt que l'Irak de 2003.

Israël doit désormais éviter de sur-réagir aux provocations. Nous n'avons pas besoin d'aider qui que ce soit à détourner l'attention vers Israël. Certains activistes essaieront sans doute de se racheter une crédibilité auprès de la rue arabe en essayant de remettre le conflit israélo-palestinien au premier plan. Par le passé, nous aurions souvent réagi férocement à de telles provocations, mais ce n'est plus le cas aujourd'hui. Nous ne souhaitons aucunement que l'Égypte se laisse entraîner à nouveau dans une confrontation.
Sur le plan opérationnel, nous devons être prêts à faire face à des attaques non violentes contre certaines de nos vulnérabilités, comme Jérusalem et les implantations.
Enfin, pour ce qui concerne les futurs accords de paix, nous devons nous souvenir, là encore, que les régimes risquent d'être renversés soudainement et que de nouveaux dirigeants peuvent être tentés d'annuler les accords passés. Les bénéfices des accords de paix, notamment leur dimension sécuritaire, doivent être pesés avec attention, en tenant compte de cette éventualité de changement de régime chez nos partenaires.

D. R. - Les services de renseignement israéliens avaient-ils prévu les révoltes populaires qui ont secoué le monde arabe ?

A. Y. - Les services de renseignement se préoccupent essentiellement de collecter des informations et de faire des recherches dans trois domaines principaux : les menaces militaires contre l'État d'Israël - missiles, armes de destruction massive, chars et avions ; les dirigeants et la politique extérieure des États de la région ; les activités des organisations terroristes.

Malheureusement, la rareté de nos ressources nous empêche de donner la priorité à l'analyse des évolutions sociales.
Mais, même si nous le faisions, il faut bien garder à l'esprit qu'aucune organisation de renseignement n'a les moyens d'entretenir des sources dans toutes les mosquées, tous les marchés, tous les dortoirs et toutes les cantines. Même les agences égyptiennes, libyennes et syriennes n'ont pas perçu les courants sociétaux à l'oeuvre dans les profondeurs de leurs sociétés.

Cependant, bien que nous ne considérions pas l'Égypte comme un ennemi et que nous ayons signé un traité de paix avec elle, nous nous sommes inquiétés de la période qui devait suivre le départ de Moubarak. Pour en saisir les virtualités, nous avions conçu un modèle analytique qui prenait en compte les éléments clés du système égyptien : l'armée, les services de sécurité, les différentes classes sociales, les tensions à l'œuvre, la pauvreté, la corruption, l'opposition islamique, l'opposition libérale laïque et les relations de l'Égypte avec les pays arabes, les États-Unis et Israël. Ce modèle a prédit de manière impressionnante les événements qui se sont produits cette année. La seule divergence a été la chronologie des événements : nous pensions que le changement interviendrait après le départ de Moubarak, et pas tant qu'il serait le dirigeant du pays.

Le monde arabe souffre d'une oppression permanente, de la corruption, du chômage. Depuis plusieurs années, la réaction de la jeunesse face à cette situation, mélange de frustration et de colère, nous paraissait inéluctable. L'événement déclencheur, comme a pu l'être l'immolation d'un vendeur ambulant en Tunisie, était cependant difficile à prédire. Les services de renseignement israéliens ne sont pas mieux placés pour déceler ce type d'événement que les régimes eux-mêmes. Prenez l'Égypte : avec ses centaines de milliers d'informateurs et d'agents, avait-elle prévu ce qui s'est passé ?

D. R. - Israël a-t-il établi des contacts avec ceux qui sont susceptibles de participer aux gouvernements arabes de demain ?

A. Y. - J'insiste sur le fait que ces révolutions sont des mouvements sans leaders. Et je recommande vivement qu'Israël ne prenne pas d'initiative en la matière : nous devons nous tenir à l'écart de ces mouvements internes aux pays arabes. Comme je l'ai déjà dit, l'issue de ces évolutions est encore loin d'être connue. Lorsque la situation se sera stabilisée en Égypte, et que le pays verra son intérêt à conserver des relations pacifiques avec Israël, les canaux de dialogue, qu'ils soient publics ou secrets, s'établiront naturellement.

D. R. - Pensez-vous que, dans certains pays arabes, les islamistes extrémistes peuvent détourner la vague populaire à leur profit ?

A. Y. - Les islamistes n'ont pas initié la révolution dans le monde arabe, mais ils sont sortis très tôt de leur clandestinité pour rejoindre les foules jeunes, libérales et laïques qui demandaient le changement. Le détournement de révolution est un phénomène bien connu des historiens. Parfois, il suffit qu'un an s'écoule après le renversement d'un roi, d'un tsar ou d'un shah pour que le règne de la terreur commence - ce qui conduit certains à regretter l'ancien régime. Nous avons pu le voir après la Révolution française, après la révolution russe de 1917 et après la révolution en Iran en 1979.

Mais il faut aussi noter que, récemment, le seul exemple de révolution brutalement détournée est peut-être la révolution du Cèdre au Liban, en 2005, prise en otage par la Syrie et le Hezbollah.

Dans de nombreux pays arabes, les forces politiques islamistes sont les mieux organisées. C'est un avantage indéniable pour elles, sur le court terme. En Égypte, les islamistes ont formé une coalition avec le Conseil des militaires pour approuver les changements constitutionnels. L'objectif non avoué était d'organiser des élections dans un laps de temps très court, pour empêcher les forces laïques libérales de s'organiser.

Mais je tiens à souligner deux points concernant les partis islamistes. Tout d'abord, nous devons nous garder de généralisations les concernant. L'islam politique connaît lui aussi des tendances variées et des expressions politiques diverses. Et ceux qui seront amenés à gouverner l'Égypte, la Tunisie ou la Syrie dans les années à venir devront faire face en premier lieu à des problèmes très concrets : le chômage, l'échec des politiques d'investissement, l'inflation, les tensions sociales et ethniques. Ben Ali et Moubarak ont été chassés, mais ces problèmes demeurent. Et, vraisemblablement, ils vont s'aggraver du fait de l'agitation de cette année. Face à ces difficultés, les islamistes pourraient adopter une approche réaliste et renoncer à prendre le pouvoir à court terme. Une telle stratégie leur permettrait de solidifier leur base, en attendant un deuxième tour.

D. R. - En cet été qui suit le printemps arabe, comment faut-il définir les relations égypto-israéliennes ?

A. Y. - Le traité de paix signé en 1979 reste en vigueur. C'est ce que le Conseil militaire et le ministre des Affaires étrangères ont déclaré au Caire. Des contacts permanents se poursuivent entre nos deux États, parce que ce traité de paix est perçu, des deux côtés, comme essentiel.

Quel que soit le gouvernement qui sortira des élections de la fin de l'année, je suis convaincu qu'il ne poussera pas l'Égypte à la guerre. Entre la paix et la guerre, il y a de nombreuses étapes et des points d'équilibre intermédiaires.

Moubarak n'a pas réchauffé nos relations au point d'atteindre une paix idéale, comme celle qui existe entre la France et l'Allemagne. La paix avec Moubarak était froide, parfois assez hostile. Il ne faut pas oublier que deux générations d'Égyptiens ont reçu une éducation anti-israélienne, que l'ambassadeur égyptien en poste à Tel-Aviv a été rappelé à deux reprises, que les médias égyptiens nous sont demeurés hostiles. Malgré les incitations à établir des liens économiques, très peu d'Égyptiens sont venus en Israël.

N'importe quel gouvernement égyptien pourrait réduire la portée du traité de paix en prenant diverses mesures, par exemple en abaissant le statut des liens diplomatiques ou en annulant certains accords. Mais il y a plusieurs pas entre de telles décisions et une entrée en guerre. Une guerre irait à l'encontre des intérêts égyptiens et retarderait toute solution aux problèmes internes de la société et de l'économie égyptiennes.

Israël doit rester sur ses gardes et suivre avec attention l'évolution des événements en Égypte. Car même si une guerre est très improbable, elle peut néanmoins survenir. Pour les dirigeants israéliens, le défi est d'identifier le niveau des forces égyptiennes sur le long terme. Nous devons même commencer à l'évaluer dès aujourd'hui. Mais poser comme principe, dès à présent, qu'une guerre est probable serait une erreur : nous gaspillerions nos ressources à préparer un tel conflit.

D. R. - Quel impact la chute de Moubarak aura-t-elle sur la situation à Gaza et sur le mouvement radical Hamas, qui contrôle ce territoire ?

A. Y. - La façon de raconter le Printemps arabe varie d'un État arabe à l'autre et d'une capitale musulmane à l'autre. L'Iran et le Hamas veulent y voir l'extension de la révolution islamique. À Damas, les partisans du régime ont préféré la version qui décrit l'effondrement de tous les alliés des États-Unis et la chute de ceux qui ont signé la paix avec Israël.

Mais, au fond d'eux-mêmes, les dirigeants iraniens et ceux du Hamas savent bien que l'analyse la plus exacte est celle qui dépeint des peuples en train de se libérer de régimes despotiques et de réaliser leurs aspirations à plus de justice, de liberté et de démocratie. Idéaux qui ne sont pas exactement le modèle des régimes en place en Iran et à Gaza !

En Égypte, le Hamas espérait voir émerger un régime mieux intentionné à son égard. C'est pour cette raison que les dirigeants du mouvement se sont empressés de signer le document de réconciliation avec l'Autorité palestinienne. Ce document a été conçu dans le bureau du chef des services de renseignement égyptiens Omar Suleiman, il y a plus d'un an. Peu de gens savent que Mahmoud Abbas a signé ce document l'année dernière, et que le Hamas refusait jusqu'à très récemment de le signer. Les demandes croissantes de la rue palestinienne pour une unité nationale et la peur de perdre le soutien syrien ont poussé le Hamas à, finalement, signer cet accord.

Je ne fais pas partie de ceux qui s'enthousiasment ou qui s'inquiètent de l'ouverture du terminal de Rafah entre Gaza et l'Égypte (5). De grandes quantités de biens, d'armes, et même de personnes ont traversé cette frontière par les tunnels clandestins, ces dernières années. Les Égyptiens n'avaient manifestement pas l'intention ou la capacité de mettre fin à ce trafic. Ces échanges sont désormais visibles, en surface, et la situation stratégique n'en est pas modifiée. Cette évolution montre bien, de manière très concrète, qu'il n'y a pas de siège étouffant de Gaza. Il sera intéressant d'écouter les arguments qu'utilisera l'étrange alliance constituée d'organisations anti-israéliennes d'extrême gauche et d'organisations terroristes islamistes pour justifier la prochaine flottille de protestation !

D. R. - Souhaitez-vous la chute du président syrien Bachar el-Assad ? Qui pourrait le remplacer ? Quelles seraient les conséquences de sa chute pour Israël ?

A. Y. - Assad représente un régime vieux de 40 ans, où le pouvoir se transmet de père en fils, même si ce n'est pas un royaume. La dictature syrienne est ancrée dans le camp des radicaux et soutient le terrorisme au Moyen-Orient. Assad et son régime sont impliqués dans tous les événements tragiques pour la région : le massacre de dizaines de milliers de Syriens à Hama en 1982, les assassinats de plusieurs dirigeants libanais, l'envoi de jihadistes en Irak, l'hébergement d'organisations terroristes à Damas, la construction secrète d'un réacteur nucléaire militaire, le transfert d'armements sophistiqués au Hezbollah et le sabotage sans fin du processus de paix.
Mais, paradoxalement, Assad fait aussi partie des facteurs de stabilité du Moyen-Orient : le calme a régné sur le plateau du Golan pendant plusieurs décennies ; par ailleurs, le régime syrien a, au moins théoriquement, cherché à négocier un accord de paix avec Israël. Ce que ses alliés de l'axe radical - l'Iran, le Hezbollah et le Hamas - refusent obstinément dans la mesure où la seule option qu'ils envisagent est la destruction d'Israël.

C'est pour ces raisons que, depuis plusieurs années, nous préférions « le diable que nous connaissions » plutôt que le Satan que nous ne connaissions pas. D'ailleurs, Israël et même les États-Unis nourrissaient l'espoir de conclure un traité de paix majeur avec une Syrie stable, sous le régime d'Assad. Mais les troubles de cette année et la répression sanglante ont changé notre vision des choses : il serait illusoire de continuer à espérer que « le diable que nous connaissons » conservera sa place et fera évoluer sa politique.

Les événements récents en Syrie montrent qu'Assad n'a pas la capacité, le désir et la crédibilité nécessaires pour opérer un changement stratégique.
L'hésitation qui était la nôtre à l'égard de l'Égypte - attachement à un allié stable ou soutien au changement et à la démocratie ? - n'existe pas pour la Syrie ! Assad n'est pas un allié de l'Occident ou des États-Unis. Il est l'allié de l'Iran et du Hezbollah. Son départ serait indéniablement une évolution positive pour le Moyen-Orient. Il affaiblirait l'axe radical, isolerait l'Iran et le Hezbollah, saperait le soutien aux organisations terroristes palestiniennes et ferait progresser les chances d'un accord de paix israélo-syrien.

Je tiens à apaiser deux peurs qui émergent dès que l'on évoque l'éventualité d'un départ d'Assad - des peurs qui font sans doute obstacle à un vaste soutien international aux manifestants syriens. Et cela, bien que ces manifestants aient un besoin fervent de soutien.

La première préoccupation tient à une éventuelle prise de pouvoir par les Frères musulmans. Or le mouvement de protestation en Syrie, comme en Égypte, n'est pas de nature islamiste. La classe moyenne syrienne n'est pas islamiste non plus, pas davantage que l'armée. Ces groupes seront les principales composantes d'un futur gouvernement syrien.
La probabilité de voir un meilleur régime succéder à celui d'Assad me paraît plus élevée que celle de voir la situation empirer en la matière.

La deuxième inquiétude tient au risque de déclenchement d'une guerre civile qui serait si cruelle que, par comparaison, la tourmente irakienne ressemblerait à une partie champêtre ! Je ne partage pas cette analyse. La Syrie est un pays beaucoup plus homogène que l'Irak : la majorité des Syriens sont sunnites et laïques. Des luttes de pouvoir auront certainement lieu, mais nous pouvons être certains que, pour former un nouveau gouvernement, il faudra bien moins que les sept années nécessaires à l'Irak. En plus, la Syrie n'a pas pour voisin la Syrie ! L'un des principaux problèmes de l'Irak était l'influence de la Syrie et de l'Iran, qui soutenaient des mouvements terroristes. Or les voisins de la Syrie n'ont aucune vocation à y fomenter des violences, que ce soit la Turquie, la Jordanie, le nouvel Irak et encore moins le Liban et Israël. Personne n'a intérêt à voir une Syrie instable.

Je pense donc qu'Israël ne doit pas avoir peur d'un départ d'Assad. Quel que soit le type du nouveau régime en Syrie - si nouveau régime il y a -, sa préoccupation première sera la gestion des problèmes internes, bien avant de prendre le chemin d'aventures extérieures. Il est par surcroît probable que le prochain régime en place à Damas, sunnite et laïque, coupera les liens actuels avec l'allié iranien. Il se rapprochera du camp pragmatique au Moyen-Orient, et je pense qu'il sera ouvert à des initiatives créatives pour une solution au conflit israélo-syrien.

D. R. - La Syrie apporte un soutien de premier ordre au Hezbollah et au Hamas. La disparition d'Assad affaiblirait-elle durablement ces deux mouvements islamistes ?

A. Y. - La perte du soutien syrien affaiblirait très certainement le Hezbollah et le Hamas, mais elle ne signerait pas pour autant leur disparition. Ces deux mouvements reçoivent plus de soutien de l'Iran que de la Syrie. L'idéologie, les armes, la formation et surtout le soutien financier trouvent leur source en Iran, pas en Syrie. Les ressources que l'Iran apporte au Hezbollah chaque année s'élèvent à environ 1 milliard de dollars, montant qui fluctue avec le cours du pétrole. Quant au Hamas, il reçoit environ 100 millions de dollars par an, en plus des livraisons d'armes.

La Syrie soutient le Hezbollah directement et héberge le quartier général du Hamas. Mais l'augmentation de l'aide iranienne relègue la Syrie au rôle d'appui logistique et de territoire de transit pour le Hezbollah. Cela dit, les Syriens savent très bien comment ramasser les dividendes politiques et financiers de l'aide iranienne au Hezbollah.

Si, à l'avenir, la Syrie était plus regardante dans sa coopération avec l'Iran, je pense que les Iraniens trouveraient des voies alternatives pour soutenir les organisations terroristes et, tout spécialement, le Hezbollah. Les lignes de ravitaillement seraient plus longues, plus vulnérables et plus coûteuses, mais elles seraient maintenues. Je vous signale que le Hamas a déjà envisagé de déménager son quartier général au Qatar ou à Gaza, dans le cas où la situation à Damas deviendrait trop inconfortable...
Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que le Hezbollah comme le Hamas sont très préoccupés par les troubles en Syrie. L'Iran et le Hezbollah mettent tout leur poids dans la balance pour aider Bachar el-Assad à se maintenir. En revanche, le Hamas est plus hésitant : qui doit-il soutenir ? Assad, son hôte traditionnel, ou ses frères sunnites qui se font massacrer sans pitié par le même Assad ? J'évoquais tout à l'heure la signature de l'accord de réconciliation entre le Fatah et le Hamas, en mai dernier. Je pense que le Hamas a paraphé cet accord par peur de voir tomber ses parrains syriens.

D. R. - La monarchie hachémite de Jordanie pourrait-elle être renversée ?

A. Y. - Avant de se lancer dans une révolution, la population jordanienne y regardera à deux fois. Les Jordaniens auraient beaucoup à y perdre ! La Jordanie n'est pas une dictature cruelle. Le pouvoir n'a pas instauré de répression systématique et n'a pas laissé se développer une corruption endémique. La jeunesse jordanienne n'est pas, non plus, dans une voie sans issue.

L'équilibre entre Jordaniens et Palestiniens est délicat. Autour d'eux, les Jordaniens n'ont pas de modèle attrayant. Ni les déchirements irakiens, ni le cruel régime syrien, ni les coups de force du Hezbollah au Liban ou du Hamas à Gaza ne sauraient les fasciner.
Je peux me tromper, et le gouvernement pourrait être renversé. Mais l'intérêt de la Jordanie demeurerait tout de même de s'assurer que le calme règne le long de la frontière avec Israël. La Jordanie est un îlot de stabilité qui bénéficie financièrement de bonnes connexions avec tous ses voisins, y compris avec nous. Les liens que nous partageons sur le plan commercial ou pour la gestion de l'eau ne peuvent pas être coupés du jour au lendemain.

D. R. - L'Autorité palestinienne a annoncé une offensive diplomatique qui aboutirait, en septembre de cette année, à une reconnaissance internationale d'un État palestinien dans les frontières d'avant 1967. Que pensez-vous de cette initiative ? Que devrait faire Israël si l'Assemblée générale de l'ONU reconnaissait un « État palestinien » ?

A. Y. - L'Autorité palestinienne a lancé trois offensives contre Israël, qui sont cohérentes et très bien coordonnées.
Ces initiatives sont censées constituer une solution alternative aux négociations directes avec Israël, qui sont aujourd'hui dans l'impasse. De bas en haut, comme le premier ministre Salam Fayyad le rappelle souvent, les Palestiniens bâtissent des institutions. Fayyad a étudié la manière dont David Ben Gourion a progressivement mis en place l'infrastructure qui a permis, in fine, la création d'un État juif. Il s'en inspire et sait donc quels sont les sujets importants pour s'assurer la confiance du peuple palestinien. Il s'attache à améliorer les conditions économiques et à lutter contre la corruption.

Le deuxième effort offensif de l'Autorité palestinienne est dirigé par son président, Mahmoud Abbas. Le principe central de cette initiative est de contourner l'État d'Israël. Par le passé, il était clair que, pour obtenir un territoire ou d'autres concessions d'Israël, il fallait s'engager dans des négociations avec le gouvernement israélien. Mais l'approche d'Abbas a évolué : il pense pouvoir satisfaire les exigences palestiniennes sans se soucier des demandes israéliennes. Il espère qu'en septembre l'Assemblée générale des Nations unies reconnaîtra l'État palestinien dans les frontières d'avant 1967, avec Jérusalem pour capitale. Le tout sans répondre aux exigences légitimes d'Israël pour mettre fin au conflit : la renonciation à toutes revendications ultérieures, des garanties sécuritaires, et l'abandon de l'exigence du retour pour tous les réfugiés arabes de 1948 et leurs descendants.

La troisième initiative palestinienne vise à porter atteinte à la légitimité de l'État d'Israël, notamment en lançant des procédures légales qui remettent en cause le droit à l'existence de notre État. Ces procédures se déploient dans le cadre de la Cour internationale de justice, mais tous les forums internationaux où la légitimité d'Israël pourrait être remise en cause sont susceptibles d'être utilisés.

D. R. - Ces diverses initiatives vous inquiètent-elles ?


A. Y. - Nous aurions tort de nous moquer de ces efforts des Palestiniens, mais je ne pense pas que nous devrons faire face, en septembre, à un tsunami incontrôlable.

Au cours de ses 63 années d'existence, Israël a déjà dû affronter de nombreuses difficultés diplomatiques et militaires. Par le passé, les Nations unies ont déjà voté des textes concernant un « État palestinien dans les frontières d'avant 1967 ». J'ajoute qu'une résolution de l'Assemblée générale n'est rien de plus qu'une déclaration qui sert de recommandation au Conseil de sécurité. L'Assemblée n'a pas le pouvoir de déterminer le tracé des frontières. Tous les experts en droit international s'accordent sur le fait que les frontières d'un futur État palestinien ne peuvent être établies définitivement que par un accord formel entre les deux parties.

Le Conseil de sécurité ne peut prononcer des sanctions à l'égard d'Israël qu'en cas de « menaces contre la paix, rupture de la paix ou acte d'agression ». Comme vous le savez, les membres permanents du Conseil de sécurité disposent d'un droit de veto, qu'ils peuvent utiliser s'ils ne veulent pas soutenir les initiatives unilatérales de Mahmoud Abbas. En tout cas, il n'y a aucune chance, à mon avis, que l'ensemble de ces membres permanents donnent leur aval à une résolution qui comporterait des sanctions contre Israël.

Une déclaration unilatérale d'indépendance, de la part des Palestiniens, serait problématique, même pour eux. Car Israël serait alors dans son bon droit en prenant également des décisions unilatérales... L'avenir des implantations israéliennes, voyez-vous, est lié à la manière dont les Palestiniens vont aborder un éventuel accord avec Israël. Je pense qu'il existe un consensus international assez large sur le fait que les blocs regroupant les plus grandes implantations feront partie de l'État d'Israël. Le sort définitif de ces blocs pourrait être fixé dans le cadre d'un accord bilatéral ; mais, après tout, nous pourrions tout aussi bien les intégrer unilatéralement au territoire israélien en réaction à d'autres mesures unilatérales qu'auraient prises les Palestiniens...

D. R. - Le développement et le déploiement du système de défense Iron Dome le long de la frontière avec la bande de Gaza va-t-il modifier substantiellement la donne dans la confrontation d'Israël avec le Hamas ?

A. Y. - La mise en place du système Iron Dome, dans le cadre de la campagne contre les roquettes déversées par le Hamas sur les citoyens israéliens, est une étape décisive. Ce système sauve les vies de civils innocents. Il nous permet également d'annuler l'une des réussites des organisations terroristes : la paralysie de toute vie normale et de toute activité économique dans le sud du pays. Pour déterminer la véritable valeur de ce nouveau système, il faut bien prendre en compte, au-delà des vies sauvées et des destructions évitées, la possibilité de poursuivre une activité normale en période de conflit. Ce nouveau développement technologique élimine donc les dommages psychologiques que subissait la population locale à cause du terrorisme : les civils étaient obligés de se réfugier dans des abris, les écoles étaient fermées et l'économie régionale paralysée.

Le Hamas a compris qu'il avait perdu une grande partie de sa capacité à frapper le territoire israélien. Cette évolution l'a peut-être poussé, entre autres raisons, à la signature de l'accord de réconciliation avec le Fatah. La doctrine du Hamas lui permet, en effet, des concessions tactiques et des compromis justifiés par des intérêts de court terme... sans pour autant abandonner ses buts stratégiques et idéologiques.

Nous ne devons néanmoins pas oublier que le Hamas avait les moyens de lancer des roquettes jusqu'à Tel-Aviv. S'il ne l'a pas fait, c'est uniquement parce que nous sommes parvenus à l'en dissuader. Bref, Iron Dome n'est pas une solution définitive, il ne s'agit pas d'une protection hermétique contre tous les types de roquettes et de missiles. Un système multiplateforme doit comprendre une défense active, une défense passive, un système d'alerte précoce, des attaques visant l'ennemi... et une politique qui le dissuade d'ouvrir le feu.

D. R. - De nouvelles alliances politiques se sont récemment formées au Liban, qui ont permis de constituer une majorité. Cette coalition regroupe les musulmans chiites du Hezbollah, les chrétiens conduits par Michel Aoun et les druzes dirigés par Walid Joumblatt. Une telle configuration augmente-t-elle, selon vous, la probabilité d'une guerre contre Israël ?

A. Y. - Le nouveau gouvernement en place à Beyrouth ne modifie pas l'équilibre des forces internes au Liban. Le Hezbollah était déjà la première force militaire du pays avant même la formation de ce gouvernement. Une alliance entre la Syrie, l'Iran et le Hezbollah contrôle de facto le Liban depuis ces dernières années. Et cela, même si le précédent gouvernement avait accueilli des partis du mouvement du 14 mars (6).

La peur de subir le sort de Rafic Hariri, de Bachir Gemayel et de Kamal Joumblatt guide les actions de nombreux politiciens libanais. L'argent, mais aussi les pressions, les menaces et la séduction déployées par les Syriens et les Iraniens ont poussé les camps Aoun et Joumblatt à former cette coalition avec le Hezbollah.

On pourrait penser que cette nouvelle configuration a donné plus de consistance à l'éventualité d'une guerre. Mais le contraire pourrait être tout aussi vrai. Il ne faut pas négliger le fait que lorsque les terroristes deviennent des administrateurs politiques, ils prennent soudain conscience de ce « nouveau » mot : responsabilité. Responsabilité vis-à-vis des citoyens en termes d'économie, de sécurité, d'emploi, de santé, d'éducation. Or la guerre n'est pas un contexte favorable pour satisfaire ces besoins fondamentaux : la perspective d'un conflit ne mobilise pas la population libanaise. À la vérité, les raisons qui empêchaient le Hezbollah de déstabiliser la frontière avec Israël se sont renforcées lorsque cette organisation terroriste a accédé au pouvoir. Parmi ces raisons, il y a le Tribunal international qui doit se prononcer sur l'assassinat de Rafic Hariri et qui pointe son doigt en direction du Hezbollah...

D. R. - Pensez-vous que l'Iran tente de se faufiler dans le vide de pouvoir créé par les révolutions dans les pays arabes ?

A. Y. - L'Iran essaie avant tout de vendre le récit d'une propagation de la révolution islamique à l'ensemble du monde arabe. Mais le fait est que l'Iran a échoué à exporter sa révolution. Et Téhéran est désormais inquiet de voir cette nouvelle vague - qui représente un désir de liberté, de démocratie, d'accès à l'emploi, de respect des droits de l'homme et d'une société plus juste - se propager à l'Iran. Les Égyptiens, comme les Irakiens et les populations des pays du golfe Persique, n'ont aucune envie de laisser le radicalisme chiite récupérer leurs identités arabe et sunnite.

J'ai déjà mentionné les différences entre l'Égypte - où les manifestants ont oublié leur peur et où l'influence américaine a apporté la garantie que l'armée ne massacrerait pas les manifestants - et l'Iran, où une répression féroce se poursuit. Malgré ces différences, je suis certain que le régime iranien est profondément inquiet à l'idée que ces révolutions du jasmin et du lotus puissent ne pas se limiter au seul monde arabe...

D. R. - Les États du Golfe, l'Arabie saoudite en particulier, sont-ils plus fragiles que par le passé ?

A. Y. - Il est très difficile aux services de renseignement d'évaluer la probabilité d'une révolution dans un pays. Pourquoi ? Je vous l'ai dit : parce qu'il est très difficile de saisir les tendances sociales de fond, les courants qui agitent la société sous la surface visible. Je mets au défi tous ceux qui nous ont reproché de n'avoir pas su prévoir les bouleversements en Égypte de nous dire dès maintenant quand cette vague finira par submerger l'Arabie saoudite et l'Iran !

Les pays du golfe Persique, au premier rang desquels l'Arabie saoudite, sont tout à fait stables pour l'heure. Les dirigeants saoudiens ont réinvesti les revenus pétroliers dans les infrastructures, le système de santé, l'éducation, afin d'assurer un bon niveau de vie à leur population. La pauvreté et le désespoir que connaissent presque tous les citoyens égyptiens, tunisiens et syriens n'existent pas dans les pays du Golfe.

Et à la différence de Kadhafi, qui a bâti une dictature cruelle en Libye après sa prise de pouvoir, la dynastie des Saoud dispose d'une réelle légitimité auprès de sa population qui demeure très conservatrice. La seule véritable menace interne en Arabie saoudite était incarnée par Al-Qaïda. Mais dès l'instant où cette organisation terroriste s'est attaquée à l'institution royale, elle a été détruite dans ce pays.

Les chiites présents dans les régions pétrolifères constituent une autre menace ; mais à la différence de Bahreïn, ils restent une minorité en Arabie saoudite et bénéficient du niveau de vie élevé que le royaume garantit à ses citoyens. La majorité chiite de Bahreïn n'est pas parvenue à obtenir le changement. Pourquoi, dans ces conditions, la petite minorité en Arabie saoudite, qui vit dans de bien meilleures conditions, prendrait-elle l'initiative d'une révolution anti-royaliste ?
C'est peut-être cynique, mais le monde ne prendra pas position pour le changement en Arabie saoudite. Ne serait-ce que parce que Riyad représente une protection contre la menace iranienne, non seulement dans le golfe Persique, mais dans toute la région. Souvenez-vous : les Saoudiens ont augmenté leur production de pétrole lorsque la pénurie a menacé après le déclenchement des violences en Libye. C'était une mesure responsable et ressentie par tous comme telle. En un mot, je suis convaincu que le monde n'est pas prêt à payer le baril de pétrole 200 dollars pour le seul plaisir de faire progresser la liberté dans une société qui ne demande pas un grand changement !

D. R. - Lorsqu'un commando américain a débusqué et abattu Oussama Ben Laden, avec des méthodes qui ne sont pas sans rappeler l'efficacité et la détermination d'Israël face aux terroristes, quelle a été votre réaction ?

A. Y. - La mort de Ben Laden est une victoire symbolique de premier ordre. C'est une victoire morale pour les États-Unis dans leur guerre contre le terrorisme. Cependant, Al-Qaïda était déjà sur le déclin : l'organisation était déjà à moitié morte, avant même la mort de son chef. Les dix années de guerre contre le terrorisme, qui ont provoqué la mort de dizaines d'activistes et la désorganisation de leurs opérations, ont été décisives. Et, récemment, notre région a vu émerger une forme de contestation alternative : des mouvements séculiers qui demandent, certes, le changement, mais en utilisant des méthodes non violentes.

Les griefs adressés aux Américains par le premier ministre du Hamas à Gaza suite à la mort de Ben Laden révèlent, en fait, la crainte, au sein des organisations terroristes, de voir la jeunesse arabe s'orienter vers ce nouveau modèle politique non violent.

Il est par ailleurs intéressant que Ben Laden ait été tué par des soldats américains, presque au corps à corps, et non par une bombe ou par un drone. Cette attaque n'était pas une attaque technologique, elle a été conçue par des esprits humains et exécutée par des guerriers courageux qui s'appuyaient sur des renseignements pertinents. Il faut le souligner, car cet événement dément la propagande des terroristes selon laquelle les soldats occidentaux n'osent pas les affronter en face.

D. R. - Quel est votre point de vue sur les méthodes utilisées par les Américains dans cette opération ? Attaque en territoire pakistanais, immersion du corps de Ben Laden, refus de diffuser les images du cadavre... tout en laissant fuiter certaines informations sur le déroulé des événements. Y voyez-vous des points communs avec la longue histoire des opérations secrètes israéliennes, à la fois créatives et très efficaces ?

A. Y. - Cette opération américaine m'a laissé une excellente impression : le très bon travail de renseignement a permis une planification précise et une exécution sans accrocs et sans confrontation avec les forces pakistanaises. Cela a été une grande réussite opérationnelle. Quant à la question du traitement du cadavre de Ben Laden, elle est liée à l'impact que les Américains souhaitaient donner à la mission. D'une part, c'est un message de dissuasion : l'Amérique peut trouver et frapper tous les terroristes ; d'autre part, elle ne souhaite pas choquer les musulmans ou encourager des actes de vengeance.

Israël a déjà dû faire face à des dilemmes semblables. C'est pour cette raison que certaines de nos opérations ont fait l'objet d'une large publicité, alors que d'autres sont restées secrètes jusqu'à ce jour ou n'ont été révélées qu'en partie. Le choix de dévoiler certains aspects d'une mission fait partie de la guerre de l'information. Dans le cas de Ben Laden, je donne la note la plus haute aux Américains pour leur habileté à gérer la part de secret et de publicité.

D. R. - Le 19 mai, le président Obama a annoncé une nouvelle approche, suite aux soulèvements du Printemps arabe : appui aux manifestants pro-démocratie et soutien financier aux gouvernements qui s'engagent résolument sur la voie des réformes. Son discours a également mis en lumière des divergences avec Israël sur les territoires à restituer aux Palestiniens pour arriver à un accord. Comment percevez-vous ce que M. Obama a appelé un « nouveau chapitre pour la diplomatie américaine » ?

A. Y. - La décision du président Obama d'élever les réformes, la liberté et la démocratie au premier rang des priorités américaines au Moyen-Orient est, à proprement parler, historique.

Mais laissez-moi insister sur l'autre point.

Il faut bien réaliser, en effet, que les options qu'Obama a formulées à propos du processus de paix régional constituent une évolution substantielle de la politique américaine sur ce sujet, qui était pourtant stable depuis très longtemps. En fait, il est le premier président en exercice à dire que les frontières finales devraient « s'appuyer sur les lignes de 1967 avec des échanges de territoires mutuellement consentis ». C'est la fin de quatre décennies d'interprétation américaine de la résolution 242 du Conseil de sécurité des Nations unies - une interprétation qui ne voyait pas dans les « frontières sûres et reconnues » un synonyme des limites de 1967.

Les principes mentionnés par le président Obama comportent également un retrait « total et par étapes » des forces armées israéliennes. Cette formulation sous-entend une opposition à toute présence israélienne, même flexible, au sein du futur État palestinien. C'est une nouvelle différence avec les « paramètres Clinton » de décembre 2000 qui envisageaient trois « installations » israéliennes en Cisjordanie, sans limitation de durée.

Bien que le président ait affirmé que la paix n'est pas possible « si le Hamas s'obstine sur la voie de la terreur et du refus », il est surprenant de le voir se rapprocher des idées palestiniennes. On pourrait s'attendre, je crois, à moins de « récompense » pour la nouvelle unité forgée par le Fatah et le Hamas.

En tout cas, M. Obama ne devrait pas laisser les Palestiniens tirer profit des diverses « innovations » contenues dans son discours tant que ceux-ci s'obstineront à contourner Israël par leurs manœuvres à l'ONU. Des manœuvres destinées - je le rappelle - à éviter les difficiles concessions nécessaires à la paix.

Je dois reconnaître que le président Obama a fait un pas dans la bonne direction en affirmant que les tentatives visant à délégitimer Israël aux Nations unies « ne créeraient pas un État palestinien indépendant ». Ces propos avaient probablement pour but de faire revenir les Palestiniens à la table des négociations.


Sources : http://www.politiqueinternationale.com
Nina
 
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